Les origines du Taichi Chuan
…ou comment chacun défend sa propre version de l’histoire !
On connaît souvent le Taichi Chuan comme étant une « activité physique » bonne pour « la santé et le bien-être » ! Mais qu’en est-il de sa dimension « culturelle » ? Cette discipline nous permet de toucher du doigt une civilisation bien différente de la nôtre. C’en est un des aspects souvent oublié et négligé.
Le Taichi Chuan est pourtant inscrit au patrimoine mondial culturel immatériel de l’humanité (Unesco) depuis le 17 décembre 2020. Et si, pour corriger cette petite omission, nous nous intéressions tout d’abord à son historique ?
De ses origines, il est bien difficile de démêler le mythe de la réalité et de retrouver… le fin mot de l’histoire !
Le personnage semi-légendaire de Zhang Sanfeng
On attribue souvent la création du Taichi Chuan au moine ou ermite taoïste Zhang Sanfeng. Il aurait vécu entre le Xe et XIVe siècle.
Sa biographie tient de la légende. Plusieurs versions du mythe cohabitent. L’une d’elle le décrit comme un immortel capable de se confondre avec la nature, des empereurs le faisant chercher par trois fois pour l’inviter au palais, sans jamais le trouver ; une autre le présente comme un condisciple de Liu Bingzhong (1216-1274), personnage politique important en tant que conseiller et architecte de la cour de la dynastie Yuan ; une suivante comme un ancien moine Shaolin. L’une d’elles relate qu’il défit à lui seul une centaine de brigands…
De nombreuses écoles taoïstes se réclament de lui ; la tradition lui attribue la paternité des arts martiaux des Monts Wudang ; mais ce serait à priori seulement au XIXe siècle qu’on le dit fondateur du Taichi Chuan.
Concernant cette pratique, le récit le plus connu raconte que Zhang Sanfeng aurait découvert ses principes en observant le combat entre un oiseau et un serpent. Il combina alors sa connaissance et pratique des arts martiaux issues des monastères Shaolin avec sa maîtrise du daoyin, gymnastique douce chinoise existant depuis l’antiquité et associant exercices respiratoires, concentration mentale et acupression.
Se retirant par la suite dans les Monts Wudang (province de Hubei), il y enseigna cette discipline. C’est pourquoi certains désignent cette région comme étant le berceau du TaichiChuan.
Une autre variante le présente comme un mandarin reconnu (personne d’un grand savoir, lettrée). Il fut invité à la cour par le premier empereur Ming lui-même. En traversant les Monts Wudang, le Guerrier Noir, une grande divinité taoïste, lui serait alors apparu en rêve pour lui révéler les secrets de la boxe interne…
Même si le personnage a peut-être réellement existé et qu’il ait été un moine taoïste reconnu, la plupart des historiens doutent de la véracité quant à son lien avec le Taichi Chuan. Certains travaux de Tang Hao dans les années 1930 démontreraient une absence de fondements historiques.
Cette absence de preuves implique-t-elle que ce soit complètement faux ? N’y a-t-il eu au départ qu’une transmission orale sans trace écrite ? Je ne m’avancerais pas à y répondre de manière formelle…
Et pour y voir plus clair (ou plus trouble je ne sais pas), reprenons deux anciennes sources écrites :
Des écrits ?
Une première trace écrite sur les arts martiaux internes à la fin du XVIIe siècle : L’épitaphe de Huang Zongxi à Wang Zhengman
Huang Zongxi (1610-1695) est un théoricien politique chinois et philosophe néo-confucianiste. Il est l’auteur de l’épitaphe à Wang Zhengnan. Cette inscription funéraire fait la distinction entre les arts martiaux externes et les arts martiaux internes que pratiquaient Wang Zhengnan (sans que le terme Taichi Chuan n’apparaisse). C’est donc à priori la trace écrite la plus ancienne faisant mention de « Neija Quan » (art martial interne).
L’a-t-il écrite dans le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, à savoir un art martial lié à une écoute intérieure, à l’immobilité, à la lenteur ou, selon certains historiens, pour opposer les arts martiaux chinois, qu’il aurait nommés internes (les chinois appelant leur nation « pays intérieur » et le peuple chinois étant vu comme sédentaire, donc lié à l’immobilité) aux arts martiaux étrangers, nommés donc externes (notamment pour critiquer l’invasion Mandchous, peuple nomade -en mouvement- ayant pris le contrôle de la Chine en 1644 et contre lequel Huang Zongxi s’est rebellé avant de se retirer de ses fonctions politiques) ?
Le fils de Huang Zongxi (Huang Baiji), disciple de Wang Zhengnan, regrette de n’avoir pas terminé son apprentissage auprès de son maître et que cet art martial interne ait disparu suite à sa mort !
Il est pourtant parfois raconté que Wang Zhengnan l’aurait tout de même transmis à un membre de la famille Chen (style chen) et Jiang Fa (style Zhaobao)…
A noter : Dans son œuvre littéraire, Huang Zongxi aurait fait mention de Zhang Sanfeng (il le situe d’ailleurs entre le Xe et XIIIe siècle alors que la plupart des sources parlent du XIVe). En revanche, à aucun moment à priori il ne le rattache au Taichi Chuan ou à un quelconque art martial interne.
Un écrit du XVIIe ou du milieu XIXe siècle : La lignée Wu-Hao et la controverse sur le manuscrit de Wang Zongyue…
Autre source écrite, et cette fois-ci la première mentionnant explicitement le « Taichi Chuan ».
Wang Zongyue aurait vécu au XVIIe siècle (donc contemporain de Wang Zhengnan et Huang Zongxi) et tient une place importante dans l’histoire de cet art. Le traité dont il serait l’auteur est ainsi le premier manuscrit abordant cette discipline et il aurait grandement aidé à sa compréhension théorique. On y retrouverait le mythe de Zhang Sanfeng.
Il n’aurait cependant été découvert qu’en 1852, expliquant ainsi que le lien présumé entre le moine taoïste et le Taichi Chuan se soit diffusé seulement à partir du milieu du XIXe siècle.
Il existe pourtant une controverse sur l’identité réelle de l’auteur de ce texte qui pourrait être Wu Yu Xiang (1812-1880), père du Taichi Chuan style Wu-Hao. C’est lui qui mit à jour, de manière fortuite, ce fameux manuscrit. Selon les versions, il prétendit l’avoir trouvé, soit à Pékin, soit par l’intermédiaire de son frère, dans un magasin de sel à Wuyang…
Cet écrit daterait donc du XVIIe ou du XIXe siècle, selon l’auteur auquel il est rattaché. Certains disent qu’en Chine invoquer un ancêtre fondateur loin dans le passé permet de légitimer son autorité dans le présent ! Wu Yu Xiang aurait pu donc inventer cette histoire de découverte pour asseoir la notoriété de son style. Il pourrait être l’inventeur du terme « Taichi Chuan » (Taiji Quan). Le choix de ce nom, plutôt que Neija Quan (art martial interne), lui aurait permis de faire un lien présumé entre ce type de boxe interne et la tradition taoïste dont il était adepte.
Il aurait raconté avoir reçu l’enseignement du Taichi Chuan de Chen Qing Ping (1795-1868), dépositaire des deux styles Chen et Zhaobao, styles descendant non plus de Wang Zhengnan mais de Wang Zongyue dans cette version de l’histoire !
Vous suivez ? Difficilement peut-être. Pour moi c’est de même !
Un petit résumé ne sera peut-être pas de trop en fin d’article.
Quoiqu’il en soit, qu’il date du XVIIe ou du milieu XIXe, ce traité semblerait bien être le premier à parler du Taichi Chuan de manière non orale…
Mais poursuivons l’histoire :
Le village de Chenjiagou, potentiel berceau du Taichi Chuan
Proche de Shaolin, Chenjiagou serait depuis longtemps un lieu important de la pratique des arts martiaux. De longues dates, les combattants du clan Chen auraient été connus comme très aguerris.
En fonction des variantes vues plus haut mais non vérifiables, un membre de cette famille aurait été initié au Taichi Chuan par Wang Zhengnan ou Wang Zongyue, donnant ainsi naissance au style Chen.
Mais les habitants de Chenjiagou ne reconnaissent pas cette version de l’histoire (ni d’ailleurs Zhang Sanfeng comme initiateur de cet art) et revendique la création du Taichi Chuan, identifiant son fondateur comme étant Chen Wangting (1600-1680).
Un élément est à priori certain et fondé historiquement, selon les travaux de Tang Hao : leTaichi Chuan (même s’il n’en portait pas le nom) a été pratiqué dans le village de Chenjiagou à partir du XVIIe siècle.
Secrète et transmise au départ exclusivement au sein du clan Chen (durant 5 générations), cette pratique serait sortie pour la première fois du village de Chenjiagou et de la famille deux siècles plus tard lorsque Chen Chang Xing (1771-1853) l’aurait enseignée à Yang Luchan (1799-1872), fondateur du Taichi Chuan de style Yang…
Yang Luchan…
On raconte qu’il vint à Chenjiagou parce qu’il avait entendu parlé d’un art martial jalousement gardé par le clan Chen. Pour l’un, il était un serviteur voire presque un esclave ; pour d’autres, l’employé d’une famille du village.
Le soir, en secret, il est dit qu’il espionna l’enseignement de Chen Chang Xing. Celui-ci, finissant par le remarquer, le fit affronter ses élèves. Reconnaissant sa maîtrise dans la pratique, il accepta de la lui enseigner.
Les membres de la famille Chen avancent que la transmission de Chen Chang Xing fut volontairement incomplète, quelques uns allant jusqu’à dire que Yang Luchan ne fit qu’espionner les cours et qu’il n’y eu pas d’enseignement du tout.
Quoiqu’il en soit, Yang Lu Chan vécut plus tard à Pékin où il se forgea une réputation de solide combattant, lui valant le surnom de « Yang l’Invincible ».
Sa notoriété permit, à lui et à son fils aîné, de transmettre cet art à des sous-officiers de l’armée mandchoue et peut-être à des membres de la garde prétorienne de l’empereur.
D’une pratique familiale secrètement gardée dans la village de Chenjiagou, la Taichi Chuan (qui ne portait à priori toujours pas ce nom) commença donc à prendre son essor et à se faire connaître dans le courant du XIXe siècle.
Naissance des autres styles…
Parmi les sous-officiers Mandchous qui reçurent la transmission de Yang Luchan figurait Wu Quan You (1834-1902) dont le fils créa le Taichi Chuan style Wu.
Yang Luchan aurait également enseigner son art à Wu Yu Xiang (1812-1880), mandarin dont j’ai déjà fait mention plus haut, ayant, selon ses dires, découvert le fameux « Traité de Taichi Chuan de Wang Zongyue » en 1852. C’est à partir de cette date que cet art martial qu’on sait venir du village de Chenjiagou via Yang Luchan aurait pris le nom de « Taichi Chuan ».
Wu Yu Xiang aurait occulté son apprentissage auprès de Yang Luchan et avança qu’il aurait reçu sa transmission directement de Chen Qing Ping (1795-1868), maître des styles Chen et Zhaobao.
Il créa par la suite son propre style, le style Wu (encore) qu’on différencie en France de son homonyme en le nommant Wu Hao.
Le petit fils de Wu Yu Xiang enseigna quant à lui le Taichi Chuan Wu-Hao à Sun Lu Tang (1862-1933), maître d’arts martiaux déjà reconnu qui modifia cette discipline pour qu’émerge un nouveau style : le style Sun.
Le Taichi devient populaire…
C’est le petit-fils de Yang Luchan, Yang Cheng Fu, qui diffusera largement le Taichi Chuan. Il est l’auteur, entre autre, de « L’essence du Taijiquan, les principes du Taijiquan et de ses applications » en 1934.
Avec Wu Jian Quan, fils de Wu Yu Xiang (style Wu-Hao), et Sun Lu Tang, ils enseignèrent à un large public cette discipline à l’institut de recherche en culture physique de Pékin au début du XXe siècle.
Le Taichi Chuan s’exporte à l’étranger…
Un élève connu de Yang Cheng Fu, Chen Man Ching (1902-1975, pratiquant du style Yang, et non Chen comme pourrait le laisser supposer son nom), émigra à New York aux alentours des années 1960. Il participera à la diffusion du Taichi Chuan à l’étranger en commençant à l’enseigner aux Etats-Unis…
Pour s’y retrouver : données (presque) fondées versus données non vérifiables…
Les premières traces fondées historiquement quant à une pratique du Taichi Chuan nous amènent donc au village de Chenjiagou et à la famille Chen au XVIIe siècle.
Antérieurement à cette période, rien n’est sûr et plusieurs versions cohabitent. On peut retenir :
- La possibilité de la création du Taichi Chuan entre le Xe et XIVe siècle par Zhang Sanfeng, avec une origine supposée dans les Monts de Wudang (style Wudang).
- Une possible pratique interne par Wang Zhengnan au XVIIe siècle sans que soit stipulé le terme Taichi Chuan.
- Un premier écrit directement lié au Taichi Chuan éventuellement écrit par Wang Zongyue au XVIIe siècle sur lequel plane une controverse.
- Une création supposée du Taichi Chuan au sein de la famille Chen elle-même par Chen Wangting au début du XVIIe siècle.
La suite de l’histoire, qu’on peut considérer comme véridique, nous apprend :
- que le Taichi Chuan (style Chen) est sorti du village de Chenjiagou via Yang Luchan (style Yang).
- que le style Chen est donc antérieur aux autres (sauf éventuellement celui de Wudang) et qu’ont suivi, dans l’ordre, le Yang, le Wu, le Wu Hao et le Sun.
- que le petit fils de Yang Luchan a largement diffusé le Taichi Chuan.
- que le style Yang est à priori le premier style à avoir émigré à l’étranger, expliquant peut-être qu’il soit le plus connu et le plus répandu.
Le mot de la fin…
En me penchant sur l’histoire du Taichi Chuan (je l’ai fait de l’été 2022 à l’hiver 2023, de manière épisodique tout de même), j’avoue m’être égaré dans un certain nombre de livres et dans les méandres de la toile !
Et plus je lisais, moins cela me semblait clair. Piège en eau trouble !
Vous remarquerez donc que j’ai largement usé du conditionnel, du « à priori », « peut-être », « il semble »… J’ai pris toutes les précautions pour ne rien affirmer, car une chose est sûre : dans cette histoire, aucun élément avancé ne me semble tout à fait certain !
Quoiqu’il en soit, j’espère que cette lecture n’a pas été trop ennuyante… et qu’elle ne vous a pas plus perdu qu’éclairé !

